12 - La peste noire

Collège de France (Histoire)

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12 - La peste noire

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Patrice Boucheron Collège de France Année 2020-2021 La peste noire Résumé À partir de l’analyse croisée du Jugement du roi de Navarre de Guillaume de Machaut, du Decameron de Boccace et de la correspondance de Pétrarque, cette dernière leçon tente de rassembler les acquis du cours autour de la question de l’agencement du temps. On y rencontre ce que l’on attendait (le rapport entre la calamité et le feu du récit), mais aussi ce que l’on n’attendait pas (la question de l’émancipation féminine et l’énigme de la violence antisémite). Avec toujours la même question : s’il y a bien un monde d’après la peste, se dit-il après elle ou d’après elle ? Sommaire Qu’avons-nous entendu ? Le bruit sourd de la tempête épidémique (« Si que ces tempestes cesserrent… », Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, ensemble Gilles Binchois, dit par Jean-Paul Raccodon, 2001) Peste est le nom de ce que contre quoi on ne résiste pas La mélancolie de Guillaume de Machaut, « poésie de la tension, de l’accord et du désaccord » (Jacqueline Cerquiglini-Toulet, “Un engin si soutil”. Guillaume de Machaut et l’écriture au XIVe siècle, Paris, 2001) « Ce fu des orribles merveilles » : prologue apocalyptique et service du prince (Dominique Boutet, « L’Éloge du Prince et l’expérience de la mélancolie. Réflexions sur les facteurs de cohérence du Jugement du roi de Navarre de Guillaume de Machaut », dans Id. et Jacques Verger dir., Penser le pouvoir au Moyen Âge (VIIIe‑XVe siècle). Études d’histoire et de littérature offertes à Françoise Autrand, Paris, 2000) Des intentions politiques au fonctionnement poétique : la métafiction d’une ancienne affaire « mal taillée » (Robert Barton Palmer, « The metafictional Machaut: Self-reflexivity and Self-mediation in the two Judgment poems », Studies in the Literary Imagination, 20, 1987) L’auctorialité débordée, ou comment Guillaume de Machaut peine à contrôler ses lecteurs (Deborah McGrady, Controlling readers: Guillaume de Machaut and his late Medieval audience, Toronto, University of Toronto press, 2006) Guillaume de Machaut fut-il si discourtois ? Fictionner la fiction, refaire le procès (Laëtitia Tabard, « Contre-enquête au Moyen Âge : (re)faire le procès de Guillaume de Machaut », Premier symposium de critique policière. Autour de Pierre Bayard, 2017 : http://intercripol.org/fr/thematiques/critique-judiciaire/contre-enquete-au-moyen-age-re-faire-le-proces-de-guillaume-de-machautnew-page.html) En 1349, tout est à refaire L’entrée en guerre, la peste, et l’irruption du langage poétique : depuis l’Iliade, le roman de fondation de l’Occident Boccace réécrit Thucydide, mais lui aussi a vu ce qu’il a vu Annoter Le Decameron comme un texte de savoir (Enrica Zanin, « À la recherche de savoir. Les Marginalia dans les collections de nouvelles », dans Carine Roudière-Sébastien dir., Quand Minerve passe les monts. Modalités littéraires de la circulation des savoirs (Italie-France, Renaissance-XVIIe siècle), Pessac, 2020) Boccace, la preservatio sanitatis et la culture médicale (Anne Robin, « Boccace et les médecins du Décaméron ». Chroniques italiennes, 2011) La description de la peste à Florence, relevé d’une catastrophe révolue et mythe philosophique (Kurt Flasch, Poesia dopo la peste. Saggio su Boccaccio, Rome-Bari, 1994) La tourmente épidémique allume le feu des récits Derrière le frontispice de « l’horrible commencement », le prologue et l’incendie d’un cœur amoureux De l’art de « n’être pas mort » quand quelque chose est mort en soi : le Decameron comme littérature de consolation Mardi matin, Santa Maria Novella, « après bien des soupirs, cessant de dire des Pater, elles se mirent à converser de choses et d’autres touchant la nature de l’époque » « Qu’attendons-nous ? À quoi rêvons-nous ? » Sept jeunes femmes et trois hommes : la fin du deuil, ou une révolte lente à venir Alors c’est parti : Cat Power, « Black », Wanderer, 2018 La grande faucheuse et le charnier : en 1338, tout est déjà en place, visible dans l’Allégorie de la Rédemption d’Ambrogio Lorenzetti L’acte de créer, résistance et honte d’être un homme (Gilles Deleuze, Abécédaire, « R comme Résistance », 1989) Sur le palais qui couronne la colline, sacre de l’écrivain et compromissions politiques « Quand soudain » : l’irruption des frères chartreux fait de Pétrarque le narrateur de la peste (Familières, XVI, 2) Son frère, comme un modèle et un reproche : « pendant que mes visiteurs racontaient ces faits et bien d’autres de la sorte à ton sujet, l’évêque me regardait les yeux mouillés de larmes » « L’année 1348 de ces temps ultimes fut pour nous une année de deuil. Nous savons maintenant qu’elle n’a été que le commencement de notre deuil… » (Pétrarque à Boccace, 7 septembre 1363, Lettres de vieillesse, III, 1) L’année 1363, « la seizième depuis le début de nos malheurs » : la peste chez Pétrarque comme nouvelle ère 1348 est « un pli dans l’ordre du temps qui dédouble le monde » et institue l’œuvre à venir (Étienne Anheim, « Pétrarque ou l’écriture d’une vie », Séminaire à l’EHESS , 25 novembre 2020) « Que faire maintenant, mon frère ? Voilà que nous avons déjà presque tout essayé et nous n’avons trouvé le repos nulle part. Quand l’attendre ? Où le chercher ? Le temps comme on dit a glissé entre nos doigts ; nos anciennes espérances ont été ensevelies avec nos amis. L’année 1348 a fait de nous des hommes esseulés et faibles » (Familères, I, 1) La peste chez Pétrarque, « moment inaugural de la temporalité comme mobile » (Étienne Anheim) Retour à Guillaume de Machaut et au Jugement du roi de Navarre : la peste n’ordonne pas le temps, mais le défait Linéarité du dit, arche rythmique du motet : quand le temps se comprime mais ne se déroule pas Le Tohu bohu archaïque des « orribles merveilles » du prologue de Guillaume de Machaut : tempêtes, fléaux et épidémies Calamitas et maladie du calame : écrire l’épaisseur des catastrophes (Thomas Labbé, Les Catastrophes naturelles au Moyen Âge, Paris, 2017) Sous la mortalitas, rien d’autre qu’une surmortalité Un cri de haine dans un écrin de beauté : la « bête féroce » tapie dans le cantus firmus d’un motet de Guillaume de Machaut (Francesco Rocco Rossi, « Deux Cas paradigmatiques d’invective musicale dans la musique ancienne : “Fons totius superbiae/Livoris feritas/Fera pessima” de Guillaume de Machaut et “Sola caret monstris/Fera pessima” de Loyset Compère », dans Les Discours de la haine : Récits et figures de la passion dans la Cité, Villeneuve d'Ascq, 2009) L’accusation antisémite, avant le déclenchement épidémique : ordre narratif et désordres politiques Maintenir l’énigme comme énigme Le printemps à la fenêtre de Guillaume de Machaut : qui nous préviendra qu’il faut se décamérer ? (Nathalie Koble, Décamérez ! Des nouvelles de Boccace, Paris, 2021) Merci à la brigata, et salut.
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Patrice Boucheron Collège de France Année 2020-2021 La peste noire Résumé À partir de l’analyse croisée du Jugement du roi de Navarre de Guillaume de Machaut, du Decameron de Boccace et de la correspondance de Pétrarque, cette dernière leçon tente de rassembler les acquis du cours autour de la question de l’agencement du temps. On y rencontre ce que l’on attendait (le rapport entre la calamité et le feu du récit), mais aussi ce que l’on n’attendait pas (la question de l’émancipation féminine et l’énigme de la violence antisémite). Avec toujours la même question : s’il y a bien un monde d’après la peste, se dit-il après elle ou d’après elle ? Sommaire Qu’avons-nous entendu ? Le bruit sourd de la tempête épidémique (« Si que ces tempestes cesserrent… », Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, ensemble Gilles Binchois, dit par Jean-Paul Raccodon, 2001) Peste est le nom de ce que contre quoi on ne résiste pas La mélancolie de Guillaume de Machaut, « poésie de la tension, de l’accord et du désaccord » (Jacqueline Cerquiglini-Toulet, “Un engin si soutil”. Guillaume de Machaut et l’écriture au XIVe siècle, Paris, 2001) « Ce fu des orribles merveilles » : prologue apocalyptique et service du prince (Dominique Boutet, « L’Éloge du Prince et l’expérience de la mélancolie. Réflexions sur les facteurs de cohérence du Jugement du roi de Navarre de Guillaume de Machaut », dans Id. et Jacques Verger dir., Penser le pouvoir au Moyen Âge (VIIIe‑XVe siècle). Études d’histoire et de littérature offertes à Françoise Autrand, Paris, 2000) Des intentions politiques au fonctionnement poétique : la métafiction d’une ancienne affaire « mal taillée » (Robert Barton Palmer, « The metafictional Machaut: Self-reflexivity and Self-mediation in the two Judgment poems », Studies in the Literary Imagination, 20, 1987) L’auctorialité débordée, ou comment Guillaume de Machaut peine à contrôler ses lecteurs (Deborah McGrady, Controlling readers: Guillaume de Machaut and his late Medieval audience, Toronto, University of Toronto press, 2006) Guillaume de Machaut fut-il si discourtois ? Fictionner la fiction, refaire le procès (Laëtitia Tabard, « Contre-enquête au Moyen Âge : (re)faire le procès de Guillaume de Machaut », Premier symposium de critique policière. Autour de Pierre Bayard, 2017 : http://intercripol.org/fr/thematiques/critique-judiciaire/contre-enquete-au-moyen-age-re-faire-le-proces-de-guillaume-de-machautnew-page.html) En 1349, tout est à refaire L’entrée en guerre, la peste, et l’irruption du langage poétique : depuis l’Iliade, le roman de fondation de l’Occident Boccace réécrit Thucydide, mais lui aussi a vu ce qu’il a vu Annoter Le Decameron comme un texte de savoir (Enrica Zanin, « À la recherche de savoir. Les Marginalia dans les collections de nouvelles », dans Carine Roudière-Sébastien dir., Quand Minerve passe les monts. Modalités littéraires de la circulation des savoirs (Italie-France, Renaissance-XVIIe siècle), Pessac, 2020) Boccace, la preservatio sanitatis et la culture médicale (Anne Robin, « Boccace et les médecins du Décaméron ». Chroniques italiennes, 2011) La description de la peste à Florence, relevé d’une catastrophe révolue et mythe philosophique (Kurt Flasch, Poesia dopo la peste. Saggio su Boccaccio, Rome-Bari, 1994) La tourmente épidémique allume le feu des récits Derrière le frontispice de « l’horrible commencement », le prologue et l’incendie d’un cœur amoureux De l’art de « n’être pas mort » quand quelque chose est mort en soi : le Decameron comme littérature de consolation Mardi matin, Santa Maria Novella, « après bien des soupirs, cessant de dire des Pater, elles se mirent à converser de choses et d’autres touchant la nature de l’époque » « Qu’attendons-nous ? À quoi rêvons-nous ? » Sept jeunes femmes et trois hommes : la fin du deuil, ou une révolte lente à venir Alors c’est parti : Cat Power, « Black », Wanderer, 2018 La grande faucheuse et le charnier : en 1338, tout est déjà en place, visible dans l’Allégorie de la Rédemption d’Ambrogio Lorenzetti L’acte de créer, résistance et honte d’être un homme (Gilles Deleuze, Abécédaire, « R comme Résistance », 1989) Sur le palais qui couronne la colline, sacre de l’écrivain et compromissions politiques « Quand soudain » : l’irruption des frères chartreux fait de Pétrarque le narrateur de la peste (Familières, XVI, 2) Son frère, comme un modèle et un reproche : « pendant que mes visiteurs racontaient ces faits et bien d’autres de la sorte à ton sujet, l’évêque me regardait les yeux mouillés de larmes » « L’année 1348 de ces temps ultimes fut pour nous une année de deuil. Nous savons maintenant qu’elle n’a été que le commencement de notre deuil… » (Pétrarque à Boccace, 7 septembre 1363, Lettres de vieillesse, III, 1) L’année 1363, « la seizième depuis le début de nos malheurs » : la peste chez Pétrarque comme nouvelle ère 1348 est « un pli dans l’ordre du temps qui dédouble le monde » et institue l’œuvre à venir (Étienne Anheim, « Pétrarque ou l’écriture d’une vie », Séminaire à l’EHESS , 25 novembre 2020) « Que faire maintenant, mon frère ? Voilà que nous avons déjà presque tout essayé et nous n’avons trouvé le repos nulle part. Quand l’attendre ? Où le chercher ? Le temps comme on dit a glissé entre nos doigts ; nos anciennes espérances ont été ensevelies avec nos amis. L’année 1348 a fait de nous des hommes esseulés et faibles » (Familères, I, 1) La peste chez Pétrarque, « moment inaugural de la temporalité comme mobile » (Étienne Anheim) Retour à Guillaume de Machaut et au Jugement du roi de Navarre : la peste n’ordonne pas le temps, mais le défait Linéarité du dit, arche rythmique du motet : quand le temps se comprime mais ne se déroule pas Le Tohu bohu archaïque des « orribles merveilles » du prologue de Guillaume de Machaut : tempêtes, fléaux et épidémies Calamitas et maladie du calame : écrire l’épaisseur des catastrophes (Thomas Labbé, Les Catastrophes naturelles au Moyen Âge, Paris, 2017) Sous la mortalitas, rien d’autre qu’une surmortalité Un cri de haine dans un écrin de beauté : la « bête féroce » tapie dans le cantus firmus d’un motet de Guillaume de Machaut (Francesco Rocco Rossi, « Deux Cas paradigmatiques d’invective musicale dans la musique ancienne : “Fons totius superbiae/Livoris feritas/Fera pessima” de Guillaume de Machaut et “Sola caret monstris/Fera pessima” de Loyset Compère », dans Les Discours de la haine : Récits et figures de la passion dans la Cité, Villeneuve d'Ascq, 2009) L’accusation antisémite, avant le déclenchement épidémique : ordre narratif et désordres politiques Maintenir l’énigme comme énigme Le printemps à la fenêtre de Guillaume de Machaut : qui nous préviendra qu’il faut se décamérer ? 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