01 - Fictions politiques (2) : nouvelles de la tyrannie

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01 - Fictions politiques (2) : nouvelles de la tyrannie

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Patrice Boucheron Collège de France Année 2017-2018 Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle Fictions politiques (2) : nouvelles de la tyrannie Tout pouvoir est pouvoir de mise en récit. Cela ne signifie pas seulement qu’il se donne à voir et à comprendre par des fables ou des intrigues ; cela veut dire plus profondément qu’il ne devient pleinement efficient qu’à partir du moment où il réoriente les récits de vie de ceux qu’il domine. On doit sans louvoyer envisager cette puissance narrative de l’exercice du pouvoir, qui noue art de gouverner et art de raconter, si l’on veut comprendre les formes historiques du consentement au pouvoir autoritaire. Pour le dire vite : ce qu’il y a d’attirant dans la tyrannie, c’est sa puissance fictionnelle. Non seulement sa capacité à parler et à faire parler, mais à susciter une énergie narrative. Et le travail de l’historien consiste à chercher le moyen d’y contrevenir. Le cours de cette année poursuit la réflexion sur les fictions politiques engagées l’année précédente. Il s’agit toujours de les envisager comme des formes narratives de la théorie politique, susceptibles de produire des effets de vérité sur le présent et d’en partager l’expérience à partir d’un passé historique. Mais il s’agit désormais de le faire à partir d’un corpus strictement limité : celui de la novellistica italienne qui, dans l’effet de souffle de la révolution narrative du Décameron de Boccace, constitue un genre littéraire propre aux sociétés urbaines de l’Italie communale et post-communale, en Toscane notamment. Du XIVe au XVIe siècle, se développe donc une production textuelle singulière porteuse d’un savoir social particulièrement corrosif dont on tentera d’analyser la sociologie implicite. De Franco Sacchetti a Matteo Bandello, en passant par Giovanni Sercambi, le pseudo-Gentile Sermini et tant d’autres, souvent anonymes, cette littérature des novelle permet de saisir, notamment à l’épreuve de la beffa, c’est-à-dire du pouvoir subversif de la dérision, les mécanismes d’une société politique en crise. On tentera d’en dresser le portrait historique, en prenant la mesure des rapports entre expérience seigneuriale et tradition communale. Pour cela, on s’intéressera en particulier au destin fictionnel de Bernabò Visconti, seigneur de Milan de 1354 à 1385, qui devient, de son vivant même, un personnage de novelle, incarnant un personnage inquiétant et grotesque qui se maintient comme tel un siècle durant, au fur et à mesure du développement du genre. Il devient alors ce tyran attirant qui, par son rôle de beffatore ne cesse de créer des surprises et de susciter le rire. Ce rire est-il libérateur où installe-t-il dans l’horizon narratif familier de la nouvelle une certaine acclimatation au pouvoir tyrannique ? « Pour l’essentiel, le pouvoir autoritaire est librement consenti » (Timothy Snyder, De la tyrannie.Vingt leçons du XXe siècle, Paris, 2017) Un recueil de nouvelles théoriques, où « l’obéissance anticipée » de l’intrigue à la morale L’hypothèse de départ : un nouage entre art de gouverner et art de raconter Quand le « roman du dictateur » mime et mine la voix du despote : le Recours de la méthode (Alejo Carpentier, 1974) « Il jette sa voix devant lui pour être entendu, écouté, obéi. Bien qu’il paraisse muet, taciturne, silencieux, son silence est un ordre. Ce qui signifie que dans le Suprême, il y a au moins deux personnes » (Augusto Roa Bastos,Moi, le Suprême, 1974) Le « monologue multiple » de Gabriel Garcia Marquez et la « neutralisation de la fascination » (Emmanuel Bouju, La transcription de l’histoire, Rennes, 2006) Le chaos carnavalesque : « un bobard de l’imagination, un tyran pour rire qui ne sut jamais où était l’envers et où était l’endroit de cette vie » (L’Automne du patriarche, 1975) Retour à la novellistica toscane et rappels de quelques propositions du cours de l’année précédentes sur les fictions politiques comme expérience de production de la vérité : métaphores, préfigurations, pastiches et postiches « Ce qui distingue la fiction de l’expérience ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité » (Jacques Rancière, Les bords de la fiction, Paris, 2017) « Face au Léviathan » : Rebrousser chemin à partir d’un point de répulsion : le nouvel âge de la représentation Le 15 mai 1610, au matin, un enfant de huit ans… Louis XIII et la fiction politique des origines médiévales du Lit de justice Dérèglement rituel, improvisation théâtrale « Qu’a-t-on à opposer au pouvoir absolu de l’empereur ? Ni un droit ni des idées. Seulement une accumulation de souvenirs, vrais ou inventés, et d’images » (Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Etude sur le “césaropapisme” byzantin, Paris, 1996) Le « portrait royal rasséréné » de Henri IV et le « roi hanté » Louis XIII : l’âge de la « représentation représentée » (Yann Lignereux, Les rois imaginaires. Une histoire visuelle de la monarchie de Charles VIII à Louis XIV, Rennes, 2016) Le coup de majesté de l’assassinat de Concini le 25 avril 1617 Une histoire visuelle et textuelle de la fabrique du tyran (Hélène Duccini, Faire voir, faire croire. L’opinion publique sous Louis XIII, Seyssel, 2003) Les Merveilles et coup d’essai de Louis le Juste : « Que vous, Sire, ayez eu une patience merveilleuse et conduite si secrète qu’à peine se trouverait-elle semblable aux âmes les plus chenues, c’est ce qui me jette comme hors de moi » Le prince idéal comme illusion d’optique : une histoire d’anamorphoses et de prises de position Le coup d’État est comme l’orage : « on voit plus tôt tomber le tonnerre qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées » (Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d’Etat, 1639) La fiction politique comme loupe politique qui permet d’observer, après-coup, les signes avant-coureurs Un avant-coup fictionnel : le ballet dansé de la Délivrance de Renaud (29 janvier 1617) La force de frappe du pathétique politique fait défaillir la représentation (Sylvaine Guyot) Un feu purificateur va « rappeler tous ses sujets à leur devoir, et les purger de tous prétextes de désobéissance » (Discours au vray du ballet dansé par le Roy) La théâtralisation du projet politique de Louis XIII, un acting out ? Quand l’événement devient, en temps réel, la scénographie de son propre déroulement « Merci, grand merci à vous, à cette heure je suis roi » Répétition fictionnelle et clôture tragique : La Magicienne étrangère Les deux costumes du roi : « la force démoniaque du feu [s’est] transformée et intensifiée en lumière du roi soleil » (Giovanni Carreri, Jérusalem délivrée. Gestes d’amour et de guerres, Paris, 2005) Comme dans La fête au bouc (Mario Vargas Llosa, 2000), le désordre burlesque est une inversion carnavalesque aux fins du pouvoir « Et voici le mythe fondateur ; un jour, la force, au lieu de frapper, a parlé ? Au lieu de se faire craindre, par sa nécessité même, de faire la guerre pour s’assurer qu’elle était la plus forte, elle s’est investie dans les signes qui la désignent, elle s’est mise en représentation. Elle a tenu discours, un discours qui répète seulement ceci ; qu’elle est la justice et la vérité » (Louis Marin, Le récit est un piège, 1978) Est-il imparable ? La leçon des bêtes et les « brèves machinations » des fables (La Fontaine, « Le pouvoir des fables ») et des contes (Perrault, Le chat botté) Suivons les « narrateurs habiles et légers ».
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Le cours de cette année poursuit la réflexion sur les fictions politiques engagées l’année précédente. Il s’agit toujours de les envisager comme des formes narratives de la théorie politique, susceptibles de produire des effets de vérité sur le présent et d’en partager l’expérience à partir d’un passé historique. Mais il s’agit désormais de le faire à partir d’un corpus strictement limité : celui de la novellistica italienne qui, dans l’effet de souffle de la révolution narrative du Décameron de Boccace, constitue un genre littéraire propre aux sociétés urbaines de l’Italie communale et post-communale, en Toscane notamment. Du XIVe au XVIe siècle, se développe donc une production textuelle singulière porteuse d’un savoir social particulièrement corrosif dont on tentera d’analyser la sociologie implicite. De Franco Sacchetti a Matteo Bandello, en passant par Giovanni Sercambi, le pseudo-Gentile Sermini et tant d’autres, souvent anonymes, cette littérature des novelle permet de saisir, notamment à l’épreuve de la beffa, c’est-à-dire du pouvoir subversif de la dérision, les mécanismes d’une société politique en crise. On tentera d’en dresser le portrait historique, en prenant la mesure des rapports entre expérience seigneuriale et tradition communale. Pour cela, on s’intéressera en particulier au destin fictionnel de Bernabò Visconti, seigneur de Milan de 1354 à 1385, qui devient, de son vivant même, un personnage de novelle, incarnant un personnage inquiétant et grotesque qui se maintient comme tel un siècle durant, au fur et à mesure du développement du genre. Il devient alors ce tyran attirant qui, par son rôle de beffatore ne cesse de créer des surprises et de susciter le rire. Ce rire est-il libérateur où installe-t-il dans l’horizon narratif familier de la nouvelle une certaine acclimatation au pouvoir tyrannique ? « Pour l’essentiel, le pouvoir autoritaire est librement consenti » (Timothy Snyder, De la tyrannie.Vingt leçons du XXe siècle, Paris, 2017) Un recueil de nouvelles théoriques, où « l’obéissance anticipée » de l’intrigue à la morale L’hypothèse de départ : un nouage entre art de gouverner et art de raconter Quand le « roman du dictateur » mime et mine la voix du despote : le Recours de la méthode (Alejo Carpentier, 1974) « Il jette sa voix devant lui pour être entendu, écouté, obéi. Bien qu’il paraisse muet, taciturne, silencieux, son silence est un ordre. Ce qui signifie que dans le Suprême, il y a au moins deux personnes » (Augusto Roa Bastos,Moi, le Suprême, 1974) Le « monologue multiple » de Gabriel Garcia Marquez et la « neutralisation de la fascination » (Emmanuel Bouju, La transcription de l’histoire, Rennes, 2006) Le chaos carnavalesque : « un bobard de l’imagination, un tyran pour rire qui ne sut jamais où était l’envers et où était l’endroit de cette vie » (L’Automne du patriarche, 1975) Retour à la novellistica toscane et rappels de quelques propositions du cours de l’année précédentes sur les fictions politiques comme expérience de production de la vérité : métaphores, préfigurations, pastiches et postiches « Ce qui distingue la fiction de l’expérience ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité » (Jacques Rancière, Les bords de la fiction, Paris, 2017) « Face au Léviathan » : Rebrousser chemin à partir d’un point de répulsion : le nouvel âge de la représentation Le 15 mai 1610, au matin, un enfant de huit ans… Louis XIII et la fiction politique des origines médiévales du Lit de justice Dérèglement rituel, improvisation théâtrale « Qu’a-t-on à opposer au pouvoir absolu de l’empereur ? Ni un droit ni des idées. Seulement une accumulation de souvenirs, vrais ou inventés, et d’images » (Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Etude sur le “césaropapisme” byzantin, Paris, 1996) Le « portrait royal rasséréné » de Henri IV et le « roi hanté » Louis XIII : l’âge de la « représentation représentée » (Yann Lignereux, Les rois imaginaires. Une histoire visuelle de la monarchie de Charles VIII à Louis XIV, Rennes, 2016) Le coup de majesté de l’assassinat de Concini le 25 avril 1617 Une histoire visuelle et textuelle de la fabrique du tyran (Hélène Duccini, Faire voir, faire croire. L’opinion publique sous Louis XIII, Seyssel, 2003) Les Merveilles et coup d’essai de Louis le Juste : « Que vous, Sire, ayez eu une patience merveilleuse et conduite si secrète qu’à peine se trouverait-elle semblable aux âmes les plus chenues, c’est ce qui me jette comme hors de moi » Le prince idéal comme illusion d’optique : une histoire d’anamorphoses et de prises de position Le coup d’État est comme l’orage : « on voit plus tôt tomber le tonnerre qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées » (Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d’Etat, 1639) La fiction politique comme loupe politique qui permet d’observer, après-coup, les signes avant-coureurs Un avant-coup fictionnel : le ballet dansé de la Délivrance de Renaud (29 janvier 1617) La force de frappe du pathétique politique fait défaillir la représentation (Sylvaine Guyot) Un feu purificateur va « rappeler tous ses sujets à leur devoir, et les purger de tous prétextes de désobéissance » (Discours au vray du ballet dansé par le Roy) La théâtralisation du projet politique de Louis XIII, un acting out ? Quand l’événement devient, en temps réel, la scénographie de son propre déroulement « Merci, grand merci à vous, à cette heure je suis roi » Répétition fictionnelle et clôture tragique : La Magicienne étrangère Les deux costumes du roi : « la force démoniaque du feu [s’est] transformée et intensifiée en lumière du roi soleil » (Giovanni Carreri, Jérusalem délivrée. Gestes d’amour et de guerres, Paris, 2005) Comme dans La fête au bouc (Mario Vargas Llosa, 2000), le désordre burlesque est une inversion carnavalesque aux fins du pouvoir « Et voici le mythe fondateur ; un jour, la force, au lieu de frapper, a parlé ? Au lieu de se faire craindre, par sa nécessité même, de faire la guerre pour s’assurer qu’elle était la plus forte, elle s’est investie dans les signes qui la désignent, elle s’est mise en représentation. Elle a tenu discours, un discours qui répète seulement ceci ; qu’elle est la justice et la vérité » (Louis Marin, Le récit est un piège, 1978) Est-il imparable ? 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